07 décembre 2005

Le NAIRU est au coeur des politiques économiques et monétaires...

Lorsque j’explique le NAIRU à des personnes autour de moi, j’observe en général deux types de réactions. Il y a ceux qui disent : « C’est pas possible, je n’y crois pas, tu délires, ça ne peut pas exister ». En général, ces personnes là sont les plus faciles à convaincre. Car bien souvent, elles reviennent me dire, un peu plus tard, et après avoir fait quelques recherches sur le Web : « T’avais raison, j’ai vérifié. C’est fou, on en a jamais entendu parler de ce truc là ». Pour tout dire, c’est exactement la réaction qui fut la mienne il y a quatre ans, lorsque j’ai croisé pour la première fois, par hasard, le chemin de la fameuse bête. Le NAIRU est tellement éloigné de nos représentations courantes (construites culturellement bien sûr) qu’il est même difficile de le concevoir. Alors évidemmment, ces réactions là, je les comprends bien.

Et puis il y a ceux qui me répondent : « Le chômage voulu et maintenu délibérément car utile pour faire pression ? Ben oui, c’est évident ! » Je dois dire que ces réponses là sont celles qui m’ont le plus décontenancé au départ. Très vite, cependant, j’ai constaté qu’il s’agissait souvent là d’une opinion, voire d’une intuition, mais qu’en général, quand j’essayais de voir ce que la personne en question avait à dire sur le sujet, l’argumentaire était souvent peu étayé. En gros, le fait que malgré tous les discours (forts nombreux depuis trente ans) sur la supposée lutte contre le chômage rien ne s’améliore (bien au contraire), cette situation a quand même contribué à développer (à juste titre d’ailleurs) des suspicions chez une partie de nos concitoyens. D’autre part, il faut avouer que le chantage à l’emploi est parfois tellement patent que beaucoup en sont venus à bien percevoir que le chômage et la précarité n’ont pas que des inconvénients pour tous…

Le problème est que pour aller plus loin, les argumentaires et les preuves concrètes manquent. Très vite, la discussion peut tourner à l’échange du café du commerce. Non que celui-ci soit dénué d’intérêt. Mais il s’agit alors d’un débat d’opinions qui se dilue très vite dans les généralités. En revanche, convaincre d’autres personnes dans ce cas est quasiment impossible, en l’absence d’éléments patents.

Mais…

… le NAIRU, ce sont les institutions économiques et politiques à tendance libérale qui en parlent le mieux, alors il suffit de guider les pas du novice dans la jungle économystique souvent impénétrable dans laquelle le NAIRU, cet animal étrange, prolifère, à l’abri des regards indiscret !

Un des points que l’on me demande souvent d’éclaircir est le suivant : comment donc le NAIRU peut-il avoir un impact réel sur l’économie et finalement sur la vie quotidienne et la destinée de tel salarié ou de tel chômeur ? Comment le local, voire le privé, peuvent-ils être à ce point influencés par le global ? Là encore, cette difficulté de compréhension m’est familière, pour l’avoir ressentie moi-même (et continuer parfois à m’y confronter , je l’avoue). Face au NAIRU et à mes « élucubrations », j’ai parfois entendu ce genre d’incompréhensions : « vous croyez vraiment que l’entrepreneur du coin a les moyens de comploter pour maintenir le chômage à un niveau élevé ? ». Ma réponse est évidente : bien sûr que non, mais ce n’est pas à ce niveau et de cette manière que tout cela se joue.

La société moderne est organisée selon des choix qui relèvent de l’Economie de Marché, nouveau petit nom du Capitalisme dont le nom ne faisait plus très sexy. En disant Economie de Marché, on fait mine de remplacer sur le piédestal le capitaliste (celui qui détient les capitaux) par le consommateur proclamé Roi (mais le Roi n’est-il pas mort ?). Et en y ajoutant tout un tas d’adjectifs à connotation sympathique, on « euphémise » encore plus : l’Economie de Marché ou la Croissance deviennent ainsi « sociales » dans la bouche de ceux que l’on entend tous les jours dans les médias, ou dans des textes aussi importants que le projet de Constitution européenne. Des fois qu’on ait pu un instant en douter... Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement dit-on, à moins que ce ne soit l’inverse : ce qui s’énonce clairement et lourdement finit-il par se concevoir un peu mieux?

Toujours est-il que si le Capitalisme, puisqu’il faut appeler un chat un chat, est un principe général d’organisation économique de la société, comme l’ont été ou peuvent encore l’être certaines religions, son « Eglise » elle, c’est-à-dire son institution pratique de mise en œuvre (prise globalement), exerce des choix qui sont bien plus discriminants. Certains sont plus capitalistes que d’autres, et en outre, certains de ces capitalistes sont plus favorisés par les choix politiques de l’église économique dominante actuelle que d’autres. Entre le propriétaire du bar du coin et le fond de pension qui intervient sur les marchés financiers mondiaux, les deux sont quelque part un peu « patrons », mais les deux n’ont sans doute pas les mêmes aptitudes à influencer les règles du jeu de l’église dominante. La distinction patrons/salariés n’est plus opérante pour discriminer la société. Certains managers salariés dirigeant les grands groupes sont dans des sphères d’influence infiniment plus puissantes que bon nombre de « patrons » qui rament dans une économie calibrée autant à leur intention qu’elle ne l’est à l’égard des chômeurs ou des précaires.
Tous les discours sur les vertus de la « petite entreprise locale » ne sont que poudre aux yeux pour faire diversion et accessoirement justifier par une démagogie de circonstance de nouvelles « réformes » plus radicales encore. Dont les principaux bénéficiaires ne seront ni les TPE, ni les indépendants, ni les salariés en général, ni les chômeurs, ni les précaires, mais une caste hyper concentrée d’intérêts formant réseau et calibrant l’économie moderne, en en imposant les règles du jeu en fonction des ses attentes. Les grands banquiers (y compris les banquiers centraux supposés indépendants), les multinationales, les grandes compagnies d’assurances, la plupart des grands médias privés, font indiscutablement partie de ces réseaux… La liste n’est pas exhaustive. Il faudrait aussi mentionner la plupart des économistes orthodoxes actuels, ainsi que moult experts causant dans le poste, dont la principale fonction est d’écrire les sermons destinés au bon peuple et de labelliser comme Sainte (mais on dit plutôt aujourd’hui scientifique et rationnelle, donc naturelle) la Parole de ces nouveaux Evangiles.

Le prochain article rentrera un peu plus en détail dans les rouages de la macroéconomie et des politiques monétaires actuelles. Bien que nous apparaissant fort lointaines et il faut le dire assez opaques à la compréhension, on y verra comment et en quoi celles-ci peuvent finir par influencer, souvent à notre insu, notre quotidien. Or, manifestement, le NAIRU y figure en bonne place…

Comments:
Bonjour,

Votre article sur ActuChômage, puis une visite sur votre blog et un
recoupement sur le mot dans divers moteurs de recherche, le tout je
l'avoue m'a laissé pantelante et ébahie de tant de cynisme, de
manipulation et de forfaiture.

Sans être un foudre de guerre au niveau de la comprenette il y a quand
même des choses dont on est conscient quand le QI n'est pas à 21 comme
dirait Coluche, la conscience que le chômage était profitable pour
certains était évidente mais il était difficile de cerner "le serpent
réchauffé en nos seins".

Merci en tout cas d'avoir permis à mon esprit bien las actuellement,
d'avoir enfin une piste.

Cordialement
 
Bonjour,

merci tout d'abord pour votre commentaire et vos encouragements. Il y a effectivement pas mal de cynisme
dans cette affaire, certains économistes avec qui j'ai pu échanger ont employé d'ailleurs le même terme
(certains économistes reconnaissent la chose, d'autres la trouvent banale et ne s'en émeuvent pas,ou ne
s'en émeuvent plus, ou font peut-être semblant de ne plus voir le côté cynique de la chose, par conviction
ou par souci de confort moral personnel...).

Votre surprise a été ma surprise il y a quatre ans, comme je l'explique dans mon dernier article.

N'hésitez pas à en parler autour de vous et à faire marcher le bouche à oreille et le "clic à écran", c'est
en créant une autre représentation sur l'origine du chômage de masse que des tas de personnes pourront
cesser de culpabiliser et de considérer leur situation comme une situation particulière, personnelle et
d'ordre privé, comme c'est malheureusement le cas actuellement (mais là aussi, cette représentation est
construite et savamment entretenue par les médias, les discours, y compris ceux des personnels sociaux, des
formateurs, etc.)

Un blog à ceci d'intéressant que les personnes peuvent réagir aux articles de manière visible et publique,
ce qui semble parfois un peu difficile... Passer du privé au public, de l'individuel au collectif est un
enjeu majeur de ce qui touche au problème du chômage dans nos sociétés. La morale y domine de plus en plus
le "politique" au sens noble du terme, ce qui est bien dommage, mais pas inéluctable (Actuchômage en est un
bon contre-exemple!)

Cordialement.

Guillaume de BASKERVILLE
 
Je me permettrai peut-être de continuer à faire quelques commentaires si c'est possible.
Continuez et sachez que nous sommes convaincus, mon frère et moi-même, de la justesse de votre action.
Tous deux chômeurs de longue durée, nous avons créé notre petite (toute petite) structure pour essayer de
nous sortir de ce marasme. Je viens de passer en fin de droits et ignore encore si je pourrai avoir l'ASS
et je suis maman isolée d'une jeune de 16 ans. Sans la famille, je sais que je serai sans toit.
Aussi je pense beaucoup à ces pauvres gens qui n'ont plus rien, qui doivent aller aux Restos du Coeur et
dormir dans des cartons. Croyez bien que je suis convaincue de leur malheur et de leurs souffrances.
Je suis révoltée par ce que j'ai lu et puisqu'il faut des relais, j'en serai un et j'ai d'ailleurs déjà
commencé.

Bien à vous et cordialement
 
Derrière les chiffres, les calculs et les statistiques, il y a des personnes et des drames personnels. Par ailleurs, les périodes de l'histoire ou des êtres humains ont été considérés comme "inutiles", non rentables, voire coûteux ont été en général des périodes de barbarie. Et la gestion a souvent été un outil de justification de ces politiques (la période nazie présente des similitudes frappantes, difficiles à exposer ici cependant).

LA barbarie n'est pas forcément spectaculaire, même si elle est toujours violente (et les formes de violence peuvent être diverses...). La pire barbarie (en tout cas la plus perverse) est celle qui prend les airs de l'habitude, de la banalité et surtout de la rationalité scientifique (ou pseudo-scientifique). Le NAIRU, et le dogme qu'il recouvre, font paisiblement le nid d'une telle barbarie.

N'hésitez pas à vous exprimer, ce blog est fait pour cela...

Guillaume de BASKERVILLE
 
Frère Guillaume,
Je suis maintenant assez largement convaincu du bien fondé de ton cri et de ta démarche. Tu nous dis aujourd'hui clairement que seule une minorité tire profit de la politique économique actuelle. Permet moi de préciser que ton message gagnerait encore en force en ajoutant à l'appui de cette démonstration quelques pistes de recherche vers l'augmentation criante des inégalités qui ne sont plus assez dénoncées. Ca fait mauvais genre. Je ne parle même pas des inégalités entre les nations soit disant dévelloppées et celles qui ne le seraient pas. Contentons nous déjà simplement de la France. Les écarts de richesse n'y ont jamais été aussi important. Fort étrangement si l'on cherche à regarder à partir de quelle date l'effet de ciseau se démultiplie l'on constatera avec stupeur que c'est précisement quelques années après l'apparition d'un chômage de masse. Chacun en tirera les conclusions qu'il souhaite.
Cordialement
 
J'ajoute que je suis toujours aussi impatient de te lire sur l'inflation et plus particulièrement sur les raisons qui ont conduit à arbitrer en faveur de la lutte contre l'inflation et au détriment de la lutte contre le chômage.
Je pense déjà savoir ce que j'y trouverai quant au fond, mais c'est tellement bon de le lire sous ta plume délicieuse. :-)
Cela dit n'oublions pas que le travail n'est pas tout. Et peut-être justement que ce fameux chantage perdra toute efficacité lorsque l'on cessera de faire de la consommation et donc de l'argent nécessaire à celle-ci et par suite de l'indispensable travail pour le gagner une vertu cardinale. Etre avant d'avoir. Vivant ainsi je n'ai jamais connu cette crainte et que ceux qui pensent me faire peur par le spectre du chômage et de la misère, aille au diable.
 
Cher Rastignac, merci de nouveau pour ton intérêt sur la question. Concernant ta dernière remarque, il me semble qu'en réalité, de nos jours, et par le biais de ce chômage de masse nairuesque qui "assoiffe" délibérément les aspirants salariés, c'est "l'emploi" qui devient le justificatif de la très "Sainte Croissance". Alors que le travail est à l'origine un simple moyen de la production de richesse, il s'est produit par cette situation ubuesque (mais non dénuée d'intérêt pour certains, évidemment) un renversement des moyens et des buts: la croissance économique est désormais justifiée dans les discours comme LE moyen de créer de l'emploi. Evidemment, sans "chômage de pression", cette présentation serait hors de propos! Ainsi est créé un réflexe quasi pavlovien chez nos compatriotes: quand je dis Croissance, tu dois dire Emploi... Et puisque la Croissance crée de l'emploi, dans un monde Nairuesque (qui s'ignore) il devient inutile de questionner plus avant le pourquoi éventuel d'une telle croissance: Croissance = Bien car Chômage = Mal! Exit toute critique de la Croissance mesurée par le PIB actuel, puisque tout ce qui peut ramener un peu d'eau dans une société assoifée à dessein est par définition une BONNE CHOSE!

C'est si simple, en apparence...
 
Bonjour Rastignac et bonnée 2006 sous le signe... de la lutte contre l'inflation?



Je te réserve la primeur (avec quelques amis) de ce nouveau site sur l'inflation tant promis, il est encore en
construction, il y a encore quelques bugs sur les liens mais l'essentiel y est pour un premier jet et un bon début
de réflexion (et d'éveil des consciences?)...



http://linflation.free.fr



Je suis absent jusque fin Février, mais les remarques sont toujours les bienvenues dans la boite mail. Et en Mars,
reprise du travail autour de tout cela dans le cadre du groupe de travail Attac que j'anime sur Strasbourg...
auquel tu es cordialement invité!



Guillaume de Baskerville
 
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